Le dernier ecrivain
Existe-je, dans un présent éternel ? Ai-je existé, ne serait-ce qu’un seul instant comme individu relié au tout ? Ou bien j'existais sans le savoir, autrefois. Inconsciente du temps qui s'était bloqué à un instant du lointain passé, et qui ne redémarrait pas. Ou qui revenait, cyclique, selon la loi de l'Eternel Retour.
À tout moment, mon masque pouvait tomber. Fumée. Et derrière ? La mécanique pouvait reprendre, peut-être, donner le change, et pourquoi pas. C'est beau, tous ces mots inventés de toutes pieces, rapiéces. Loques des anges.
Écrire, c’était brasser des nuages de mots, des masses de néant, des absences irrémédiables. Suppléer l’irréalité par des traces : était-ce vivre ? Les livres, les récits, en appelaient à l’uni-vers, tissant les destins dans une seule et même trame. Grande prêtresse des temps modernes, grande voix inaudible. Voix du tonnerre dans l'orage qui soulage.
L’être qui me manque se réalisait ainsi. À l’imparfait. Toujours à-venir.
Sans avenir, mon être s’est confondu avec la littérature. Le sentiment de ne vivre que comme un être de traces langagières m’a toujours possédée, comme si la réalité, légèrement décalée, tremblait derrière une vitre. Il fallait sans cesse attendre, attendre à l'infini. L'être prenait des allures d'Apocalypse lorsqu'il flirtait ainsi avec la fin des temps. Je parlais bien. D'humbles hères me confirmaient qu'avec moi ils apprenaient de beaux mots, comme jamais. Oracle. Pythie. J'etais devenue l'écri-vaine préférée des illetres, sans livres. En un sens,suite logique d'une écriture née à partir d'un deficit de langage, un silence intérieur qui m'habite toujours.
Écrire est sans commencement ni fin.
Effacée, desormais nul ne m’attend. J’ai donné rendez-vous à une foule qui m’ignore.
Mes traces de papier ont disparu. J’erre dans les cyberspaces, par intermittences, épouvantée par ce que l’homme en a fait. Un langage de plus en plus pauvre. Les nouvelles générations parlent en images, en mèmes, en vidéos de 15 secondes sur TikTok ou Instagram… Certains vont jusqu’à dire qu’il faut oublier les vieilles formes d’écriture, et que plus personne ne lit. Le piège se referme doucement, sans bruit. L'être devient spéculaire, spectacle, miroir réfléchissant sans réflexion. Mes livres semblent n’avoir plus d’existence dans ce monde amoindri. Bientôt on ne parlera plus, nos textes aussi disparaitront. Des frontières, des murs, ont été érigés entre eux et moi — invisibles, mais infranchissables. Mes combats à voix nue passent, eux aussi, par la littérature. Ma vie s’est confondue, et se confond encore, avec la chose littéraire. Peut-être n’ai-je jamais vécu autrement ni pour autre chose. Des tragédies, des meurtres ont traversé la vie. Je n'y étais pas mais j'en ai fait, j'en fais de beaux livres. Thrillers, pitié et terreur, comme dans les tragédies antiques.
Existe-je un seul instant ? Serais-je un dinosaure en voie d'extinction ? Serais-je le dernier ecrivain ?
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