Benelux Bourse
Cela fait déjà plusieurs années que la même petite musique revient dans le débat public : les citoyens seraient trop riches, tandis que les États, eux, seraient exsangues. Une idée insidieuse s’installe alors progressivement : puisque l’épargne privée est abondante, pourquoi ne pas la mobiliser au service des priorités publiques ?
Ce mercredi 6 mai, lors d’une réunion organisée par le Wilfried Martens Centre, think tank du groupe PPE au Parlement européen, cette logique a franchi un cap supplémentaire. Le ministre Vincent Van Peteghem, à qui les citoyens belges doivent déjà de nombreuses réformes — des droits d’auteur aux pensions — y a présenté une proposition qui mérite toute notre attention : la création d’un « capital Benelux » visant à optimiser l’épargne des citoyens pour financer l’économie.
Les mots employés sont séduisants : innovation, recherche, croissance, intégration des marchés. Mais derrière cette terminologie technocratique se dessine une réalité plus fondamentale : le politique entend orienter, voire capter, une partie de l’épargne privée pour atteindre ses objectifs.
Certes, l’Union européenne constate — à juste titre — que les Européens épargnent beaucoup et investissent peu en actifs risqués. Certes aussi, de nombreuses entreprises peinent à accéder à des financements. Mais faut-il pour autant considérer l’épargne des citoyens comme une ressource mobilisable à discrétion ?
La question centrale est celle de la confiance.
Car enfin, si les citoyens, malgré les crises successives, ont réussi à accumuler et préserver un patrimoine significatif, n’est-ce pas précisément parce qu’ils ont fait preuve d’une prudence et d’une gestion que les États eux-mêmes n’ont pas toujours su démontrer ? Les mêmes États qui, aujourd’hui lourdement endettés, proposent de réorienter l’épargne privée vers des projets qu’ils définissent eux-mêmes.
Le paradoxe mérite d’être souligné : ceux qui ont échoué à équilibrer leurs comptes ambitionnent désormais d’optimiser ceux des autres.
Au-delà des intentions affichées, une telle évolution soulève plusieurs inquiétudes. Quelle sera la part de contrainte — directe ou indirecte, imposée ou manipulée — dans ces mécanismes ? Quelle garantie pour les épargnants quant à la sécurité et à la rentabilité de leurs placements ? Et surtout, jusqu’où ira cette logique de mobilisation de l’épargne privée ?
Autre élément troublant : l’absence remarquée du Luxembourg dans cette réflexion pourtant présentée comme « Benelux ». Peut-on sérieusement envisager une intégration financière régionale sans l’un de ses principaux centres bancaires ? Cette omission interroge, tout comme le silence entourant le rôle concret des acteurs bancaires belges et néerlandais dans ce projet.
Il ne s’agit pas ici de rejeter toute évolution des marchés de capitaux européens. Une meilleure allocation de l’épargne vers l’économie productive est un objectif légitime. Mais celui-ci ne peut se faire au détriment de la liberté des citoyens, leur sécurité, ni dans une logique descendante où le politique dicte l’usage de l’épargne privée.
L’épargne n’est pas un gisement à exploiter. Elle est le fruit du travail, de la prudence et des choix individuels. Pour certains elle constitue une poire pour la soif.
Avant de vouloir la mobiliser, il faudrait d’abord la mériter. Et consulter voire protéger les principaux intéressés, les citoyens eux-mêmes qui ont constitué leur épargne quelquefois pour survivre par temps troublés et qui ne peuvent plus compter sur l'état providence.
https://www.martenscentre.eu/event/a-benelux-bourse-building-a-real-savings-and-investments-union-from-the-bottom-up/
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