László Andor : pourquoi l'Union européenne doit repenser son voisinage stratégique vers la Mer Rouge
Entretien Spécial
Bruxelles, Juillet 2026
Mer Rouge et voisinage élargi : László Andor
dessine le broader neighbourhood européen
Par Tina Noiret
L'ESSENTIEL : Pourquoi l'Union européenne doit repenser ses frontières stratégiques.
Rencontre avec l'ancien Commissaire européen à l'Emploi et actuel Secrétaire général de la
FEPS, qui utilise la géopolitique et la littérature pour reconnecter l'Europe au monde.
Dans le paysage parfois technocratique de la « Bulle Européenne », László Andor fait figure de
personnalité rare et inspirante. Commissaire européen à l'Emploi, aux Affaires sociales et à l'Inclusion de
2010 à 2014, et actuel Secrétaire général de la FEPS (Foundation for European Progressive Studies), cet
économiste hongrois combine une rigueur analytique sans faille avec un engagement social profond.
Rencontre, avenue des Arts à Bruxelles, avec un homme de convictions qui qualifie poétiquement la
FEPS de « cerveau de Bruxelles » (the brain of Brussels).
Dès le seuil de son bureau, la simplicité et la sincérité de son accueil désarment : on pénètre avec lui dans
une bulle de bienveillance. Travailleur méticuleux, il avait soigneusement préparé ses réponses sur son
ordinateur à partir du questionnaire préalable. Pourtant, la fluidité et la profondeur de sa pensée géo-
économique rendent rapidement ses notes superflues. L'homme qui se livre à nous est un esprit
pragmatique, résolument tourné vers le concret, doté de cette clairvoyance propre aux bâtisseurs du projet
européen.
I. Les Racines et le Parcours : De la Hongrie au Cœur de
l'Europe
Tina Noiret : László Andor, qui êtes-vous ? Si vous deviez vous définir en une seule phrase, quelle
serait-elle ?
László Andor : Je suis un économiste hongrois qui a dédié sa carrière et ses travaux de recherche aux
questions cruciales de l'emploi, de la lutte contre la pauvreté et de la cohésion sociale en Europe.
Vous venez de Hongrie. Pouvez-vous nous parler de votre région d'origine ?
Je viens de Zalaegerszeg, une ville de province d'environ 40 000 à 50 000 habitants située dans l'ouest de
la Hongrie. C'est là que j'ai effectué une partie de ma scolarité, avant de poursuivre mes études
universitaires à Budapest, puis au Royaume-Uni. Zalaegerszeg est une ville paisible qui parvient à
concilier des industries de pointe avec des infrastructures sportives et culturelles de premier plan.
ZOOM SUR ZALAEGERSZEG : Bastion de culture et de sport
Zalaegerszeg rayonne culturellement dans toute la Hongrie occidentale grâce à des institutions de renom :
• Le Théâtre Hevesi Sándor et le Théâtre de marionnettes Griff, véritables piliers de la vie
artistique locale.
• Le Musée du village de Göcsej, premier musée d'architecture populaire en plein air du pays.
• Un pôle sportif exceptionnel : Fierté nationale, la ville abrite le club de football ZTE FC (fondé en
1920, champion de Hongrie en 2002, et vainqueur de la Coupe de Hongrie en 2023) ainsi que le
club de basketball Zalakerámia ZTE KK (quatre championnats et quatre coupes nationales).
Avez-vous été personnellement impacté par la transition post-communiste en Europe de l'Est ?
Durant cette période historique de transition, à la fin des années 1980 et au début des années 1990, j'étais
précisément au cœur de mes études universitaires (j'ai obtenu mon diplôme à Budapest en 1989 avant de
poursuivre mes études à Manchester). Personnellement, je n'ai pas été directement impacté au point de
devoir fuir mon pays, mais l'histoire tumultueuse du XXe siècle a marqué ma famille. Certains de mes
proches, notamment deux oncles, ont dû émigrer, à l'instar de nombreux Hongrois fuyant l'oppression
soviétique.
Quel est votre secret de vie face aux tragédies qui ont marqué l'Europe centrale ?
L'Europe centrale a en effet traversé tant de tragédies... Mon secret réside dans une forme d'ironie
salvatrice : une distance nécessaire qui permet de ne pas se laisser submerger et de surmonter
positivement toute forme d'épisode ou péripétie tragique. C'est l'esprit critique qui nous offre le recul
indispensable pour surmonter l'adversité et continuer, malgré tout, à construire l'avenir.
Comment expliquez-vous votre parcours européen, notamment votre action au sein de la
Commission ?
Lorsque j'ai été nommé Commissaire européen en 2010, l'Europe traversait l'une des pires crises
financières et de la dette souveraine de son histoire. Il fallait de toute urgence apporter des réponses
concrètes.
Face à cette tempête, j'ai toujours eu la conviction que l'Europe devait défendre son modèle social qui,
loin d'être un obstacle, constitue sa plus grande force. Pour y parvenir, j'ai pu compter sur un large soutien
qui, à l'époque, dépassait les frontières partisanes. Ma démarche s'est située au carrefour d'une sensibilité
social-démocrate et d'un pragmatisme de centre-droit axé sur les résultats.
C'est cette approche très concrète qui m'anime : réparer les rouages grippés de notre système pour obtenir
des résultats tangibles. Car au fond, la politique ressemble à la science : « Science sans conscience n'est
que ruine de l'âme ». Mon rôle a toujours été de chercher une issue, d'indiquer ce qui doit être tenté pour
s'en sortir tous ensemble. Avec une boussole simple : faire en sorte que personne ne soit laissé au bord du
chemin.
II. Redéfinir le Voisinage Européen : Le Rôle Stratégique de la
Mer Rouge
Au-delà des politiques sectorielles, László Andor porte aujourd'hui une ambition conceptuelle forte : celle
de théoriser et de déployer le concept de « broader neighbourhood » (voisinage élargi).
Pour l'économiste, l'Union européenne ne peut plus se contenter d'une vision géographique linéaire et
défensive de ses frontières. Le broader neighbourhood invite à penser l'Europe comme le cœur d'un
réseau d'interdépendances stratégiques, économiques et humaines qui s'étendent bien au-delà de ses
voisins immédiats. C'est ce cadre d'analyse novateur, clé de voûte de ses futurs travaux à la FEPS, qu'il
applique désormais à des zones charnières comme la Mer Rouge.
« L'Europe ne peut plus se payer le luxe de fonctionner en vase clos (isolated silo). En
tant qu'économie ouverte (open economy), elle doit impérativement repenser sa place et
réévaluer ses relations avec son voisinage géographique et géopolitique. » — László
Andor
Quel est votre lien avec la région de la Mer Rouge, où vous êtes intervenu comme orateur à
plusieurs reprises dès les premiers forums ?
Il y a un demi-siècle, l'Europe a défini son « voisinage » de manière très étroite, en se limitant
principalement à l'Europe de l'Est et à la frange nord de l'Afrique. Aujourd'hui, les lignes de force
géopolitiques ont bougé. Face au désengagement progressif des États-Unis sur la scène mondiale,
l'Europe doit élargir son horizon et redéfinir cette notion de voisinage en y intégrant des sous-régions clés.
La Mer Rouge connecte deux continents vitaux : l'Afrique et le Moyen-Orient. Elle constitue un «
voisinage élargi » (broader neighbourhood) qui aspire à une coopération plus profonde avec l'Union
européenne. Pour les pays de cette région, stratégiquement situés entre la Fédération de Russie et la
Chine, l'Europe représente un troisième pilier d'équilibre indispensable.
Développer de nouveaux partenariats géo-économiques et géopolitiques dans cet espace est une
opportunité mutuelle. L'intégration européenne, forte de son modèle historique de dépassement des
conflits et de son principe « Unis dans la diversité », dispose d'une expertise unique à partager pour aider
à surmonter les déséquilibres régionaux.
Lors des premières réunions du Forum économique de la Mer Rouge, encore à ses balbutiements,
vous avez notamment pris la parole sur le développement durable et la situation du détroit
d'Ormuz. Quels étaient les messages clés de vos interventions ? Et qu'en avez-vous retiré ?
À l'époque, cette belle initiative de Forum économique en était encore à ses premiers pas, mais l'urgence
des sujets était déjà criante.
Sur le plan du développement durable, j'ai insisté sur le fait que la transition écologique en Mer Rouge
ne peut pas être déconnectée de la justice sociale. On ne peut pas demander à des pays en développement
d'adopter des standards d'éco-responsabilité sans un transfert technologique et un soutien de l'Europe.
C'est un pacte de co-développement qu'il faut bâtir.
Quant au détroit d'Ormuz, ce verrou géostratégique majeur, les tensions dans cette zone ne sont pas
seulement militaires ; elles menacent directement les routes commerciales et de transition. L'Europe doit y
agir comme un médiateur de paix et un garant du droit international, car toute crise à Ormuz a un impact
social direct sur le pouvoir d'achat et l'emploi des citoyens européens.
LE REGARD DE L'ORGANISATEUR : AFM GOLAM ZILANI
« Un phare entre la Mer Rouge et l'Europe »
C'est au détour de ces premiers forums économiques de la Mer Rouge que l'amitié est née. L'organisateur
de l'événement ne tarit pas d'éloges sur László Andor, qu'il considère aujourd'hui bien au-delà du
protocole. Secrétaire général de la Hand in Hand Foundation et coprésident du Forum Économique de la
Mer Rouge, cet acteur engagé des relations euro-africaines témoigne ici de la force des liens humains qui
transcendent la diplomatie, rappelant que la grande politique est aussi une affaire d'amitié profonde et de
valeurs partagées.
« Au fil des engagements et des combats communs, László est devenu un ami précieux, un
compagnon de route politique et, avant tout, un homme de bien. Dans une région en pleine
mutation, ses analyses géo-économiques sont une véritable boussole. Il possède cette capacité
rare d'éclairer avec une immense clarté les destins croisés de la Mer Rouge et de l'Europe. Sa
présence, dès les balbutiements de notre Forum, a grandement contribué à élever le débat et à
jeter des ponts solides entre nos deux rives. »
— AFM Golam Zilani
III. Le Facteur Humain : La Littérature comme Boussole
Politique
On pourrait penser cet économiste uniquement guidé par les chiffres, les courbes de croissance et les
indicateurs de l'emploi. Au contraire, ses lectures ne se cantonnent pas aux théoriciens de l'économie ;
elles s'ancrent dans les grands textes littéraires. Pour László Andor, la poésie et la culture partagent une
fonction essentielle avec l'économie : ce sont des outils d'interaction, de circulation et d'échange dans
l'espace public commun.
Il rappelle d'ailleurs que dans l'histoire de la Hongrie, ce sont souvent les poètes nationaux — à l'instar de
Sándor Petőfi en 1848 — qui ont incarné le réveil des consciences et porté les aspirations politiques du
peuple. Interrogé sur ses choix personnels, il partage trois œuvres majeures qui résonnent intimement avec
sa vision du monde et de l'engagement :
LA BOUSSOLE LITTÉRAIRE DE LÁSZLÓ ANDOR
1. « Le Pont sur la Drina » (Ivo Andrić)
Ce chef-d'œuvre retrace quatre siècles d'histoire des Balkans autour du pont de
Visegrad en Bosnie-Herzégovine. Véritable personnage central, le pont y incarne la
connexion nécessaire entre les peuples par-dessus les tensions intercommunautaires et
les dominations impériales successives. Une métaphore puissante de la construction
européenne.
2. « Le Monde d'hier » (Stefan Zweig)
Le témoignage de l'effondrement d'une Europe intellectuelle et brillante, brusquement
confrontée à ses propres déchirements nationalistes et à la fragilité de sa
civilisation. Un rappel constant de la nécessité de protéger nos acquis
démocratiques.
3. « Le Facteur humain » (Graham Greene)
Ce roman d'espionnage démonte avec cynisme les rouages de la raison d'État face à la
conscience individuelle. Il met en scène une bureaucratie froide, très proche des
ministères que côtoient les dirigeants, et dénonce l'hypocrisie internationale face à
l'apartheid maintenu pour préserver des intérêts économiques (uranium, or). Pour
László Andor, ce livre illustre magnifiquement le « privilège de la déloyauté » : le
devoir absolu pour un homme libre de préserver son droit de douter des institutions
afin de rester, envers et contre tout, fidèle à l'humanité.
Conclusion : L'humain au cœur de la méthode
En refermant ces pages d'histoire, de géopolitique et de littérature, une certitude s'impose : pour László
Andor, l'économie n'est jamais une fin en soi, mais un levier au service de la cohésion humaine. Qu'il
s'agisse de théoriser les contours du broader neighbourhood vers la Mer Rouge, de s'engager auprès de
ses amis comme Zilani pour jeter des ponts entre les rives, ou de défendre le modèle social face aux crises
de la mondialisation, sa démarche reste guidée par cette même boussole éthique.
À l'heure où l'Union européenne cherche sa voie dans un monde fragmenté, la voix de László Andor
rappelle que la véritable force de l'Europe ne réside pas seulement dans ses traités ou ses marchés, mais
dans sa capacité à connecter les peuples, les cultures et les destins communs. Une invitation à penser
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