Loana, ou l'ère de l'hypervisibilité sans regard

Il est des existences qui ne prennent sens qu’après coup. Non pas en raison de ce qu’elles furent, mais de ce qu’elles annonçaient.

Loana appartient à cette catégorie incertaine : non pas une œuvre, non pas un destin exemplaire, mais un signe. Le signe avant-coureur d’un basculement anthropologique discret, presque imperceptible à l’époque, devenu aujourd’hui notre condition commune.

Avec elle, quelque chose s’est ouvert — ou refermé.

Loft Story en 2001, ce n’était pas seulement une émission. C’était une expérience de visibilité totale. Une vie livrée sans reste à la captation continue 24 heures sur 24. Une présence réduite à sa surface observable. Le corps, les gestes, les émotions : tout devenait image, tout devenait spectacle, matière à circulation. Pulsion scopique.

Et nous avons regardé.

Mais que signifie regarder ?

Regarder n’est pas voir. Regarder peut même être une manière sophistiquée de ne pas voir. Une manière de maintenir l’autre à distance tout en donnant l’illusion de la proximité. Dans ce dispositif, l’altérité disparaît au profit d’une consommation tranquille de l’existence d’autrui.

Loana n’a pas été connue ni reconnue. Elle a été perçue.

Nuance essentielle. Car être perçu, c’est exister comme phénomène ; être connu, c’est exister comme sujet. Entre les deux s’étend un abîme que notre époque semble avoir cessé de percevoir.

La téléréalité — terme paradoxal s’il en est — n’a jamais eu pour vocation de révéler le réel, mais de le substituer. L'image est speculaire. Elle ne montre pas des vies : elle les reformate en deux dimensions pour les rendre visibles, c’est-à-dire simplifiables, interchangeables, échangeables, oubliables.

Ce qui s’est joué là ne concernait pas seulement quelques individus livrés à l’œil des caméras. C’était l’installation progressive d’un régime général de visibilité, désormais étendu à l’ensemble du corps social.

Nous y sommes.

Chacun est sommé de paraître. Chacun apprend à se rendre lisible, à s’exposer, à produire de lui-même une version regardable. L’existence devient alors un travail de surface, une élaboration continue de signes destinés à autrui.

Mais dans cette inflation du visible, quelque chose se retire.

Le regard. L'attention.

Le véritable regard suppose du temps, de l’attention, une forme de disponibilité intérieure. Il engage. Il implique une reconnaissance de l’autre comme irréductible. Or, rien de tout cela n’est compatible avec la logique de flux, de vitesse et de saturation qui organise désormais nos perceptions.

Ainsi se dessine une situation paradoxale : jamais les individus n’ont été autant exposés, et jamais ils n’ont été aussi peu rencontrés.

Loana aura été l’une des premières figures de cette dissociation.

Exposée sans médiation, offerte sans protection, elle aura traversé cette lumière crue qui ne révèle rien mais consume lentement. Puis, lorsque l’intensité du regard collectif s’est déplacée ailleurs, il n’est resté qu’un reste — une existence déliée de l’attention qui l’avait un temps soutenue.

C’est peut-être cela, au fond, la violence spécifique de notre époque : non pas seulement produire de la solitude, mais produire des formes de solitude après exposition. Des solitudes amplifiées, creusées par le contraste entre l’hyper-visibilité passée et l’effacement présent.

Il ne s’agit pas ici de juger une trajectoire individuelle, encore moins de la réduire à une morale. Ce serait reconduire le geste même qui pose problème : simplifier, interpréter, classer.

Il s’agit plutôt de prendre acte.

Prendre acte que nous vivons dans un monde où la visibilité a remplacé la relation. Où l'apparence tient lieu d'etre. Où l'audimat a remplace l'art. Où l’attention s’est fragmentée jusqu’à devenir incapable de soutenir durablement une existence. Où chacun peut être vu par tous sans jamais être véritablement rencontré.

Dans un tel monde, disparaître n’est plus un événement.

C’est une continuité.

Et peut-être est-ce cela qui trouble le plus : non pas la singularité d’une fin, mais sa parfaite compatibilité avec l’ordre général des choses.

Loana n’est pas une exception.

Elle est une préfiguration.

Et ce que son histoire laisse entrevoir, ce n’est pas seulement ce que devient une vie exposée trop tôt, trop vite, trop fort — mais ce que devient une société qui confond définitivement voir et reconnaître.

L'autre aspect de son histoire c'est ce qu'elle portait en elle depuis toute petite, une programmation pour le malheur. Le poids des oppressions l'avait menée à vivre de son corps, le dernier capital lorsque nourriture et logement viennent à manquer. Le manque de revenus pour subvenir à ses besoins de base, une certaine pauvreté lui ont ouvert la voie de la danse dans un cabaret. Elle ne se prostituait pas mais son corps était prostitue. Dans une interview elle explique la dissociation qui lui a permis d'exercer cette activité avec succès. Le costume lui permettait de passer de la scène où elle exhibait son corps a ce qu'elle était vraiment dans son ressenti, une fille timide selon ses propres mots . Cette dissociation elle l'avait apprise de son père incestueux. La trahison de l'attachement d'un enfant provoque l'anesthésie des émotions qui permet de survivre et qui plus tard confère à l'adulte la faculté d'utiliser son corps comme un outil alors que la conscience est ailleurs.

La présence de Loana à l'écran provient de cette complète depossession. Elle se livrait complètement aux regards. C'est ce qui a plu au public, en plus d'une apparence travaillee pour plaire et rapporter de l'argent. Elle voulait s'exposer complètement pour exister, créer des liens, pour obtenir l'amour des autres et aussi parce son corps était son unique gagne-pain. Le role etait vraiment pour elke. Et d'une certaine façon elle a été aimée. Elle a survécu. Elle a réalisé certains de ses rêves et accéde à une formidable notoriete. Elle a été riche.

Généralement je m'intéresse peu ou pas du tout à la presse people. Ce qui a motivé cette intrusion de ma part dans la mort d'une femme que je n'ai jamais connue ni suivie c'est sa similitude avec la mort de mon personnage dans La femme invisible. En lisant la presse et les réseaux sociaux qui enflaient le même désastre, une etrange familiarite et jusqu'a l'odeur de mort me sont revenues. C'est quelque-chose que j'ai reconnu, parce que je l'avais ecrit dans La femme invisible. Le paradoxe d'une femme hypermediatisee qui connait le meme destin qu'une mere esseulee donne matiere a penser.

La mort de Loana est encore plus mystérieuse que celle d'Alexina mais s'inscrit dans la même logique sociale.

L'hypervisibilite médiatique n'est qu'une autre forme d'invisibilité ou d'invisibilisation de l'être d'une femme a notre epoque.

Loana a accédé facilement à la visibilité. Dans mon cas j'ai créé une catégorie sociologique de la femme post 68, celle de ma génération soi-disant émancipée, qui a été absorbée effaçant mon oeuvre comme si celle-ci me rendait moi-même invisible, absorbe par un collectif assoiffe d'intimite. Qui ne parle aujourd'hui de l'invisibilisation des femmes, de leur invisibilité comme catégorie sociologique ? Qui utilisait ce terme dans ce contexte avant mon livre qui soit dit en passant a fait école ? La femme invisible est devenue un quasi poncif de genre. Qui cite mon nom ? Qui se souvient que je suis auteure ? Dans les deux cas l'extrême violence et le jeu entre voir et ne pas voir, exister et ne pas exister dans le monde méritent d'être analysées. Etre vue ou ne pas etre vue telle serait la question. Que l'on soit effacée, dissociée de son oeuvre ou que l'on accède à la notoriété sans œuvre par l'absence a soi qui permet de s'exposer complètement et offrir de la chair fraîche au public n'est-ce pas la même chose ? C'est un piège qui se referme inexorablement.

Tandis que la rumeur des reseaux rugit un nom : Loana, je suis seule a me souvenir de la mort de la femme invisible. Elles sont toutes mortes comme ca. Et nous aussi.

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