Noli me legere dans le cyberspace

Noli me legere

« L’écrivain ne peut pas séjourner auprès de l’œuvre : il ne peut que l’écrire, il peut, lorsqu’elle est écrite, seulement en discerner l’approche dans l’abrupt Noli me legere qui l’éloigne lui-même, qui l’écarte ou qui l’oblige à faire retour à cet “écart” où il est entré d’abord pour devenir l’entente de ce qu’il lui fallait écrire. » — Maurice Blanchot, L’Espace littéraire

Dans formule saisissante — Noli me legere. « Ne me lis pas » — Blanchot saisit quelque chose de radical : l’œuvre, une fois écrite, échappe à son auteur. Elle le repousse, se ferme à lui, et l’exile dans l’espace même qui a rendu l’écriture possible : cet « écart », cette zone de retrait où l’auteur se défait de lui-même pour laisser advenir le texte.

En 1955, Blanchot ne pouvait évidemment anticiper le cyberspace. Pourtant, sa phrase résonne aujourd’hui de manière étonnamment juste. Sur Internet, les textes se détachent instantanément de celui qui les produit. Ils circulent, se réécrivent, se réinterprètent, s’arrachent à leur intention première. Ils vivent une vie qui n’appartient plus à personne. Le web, par sa vitesse et sa dissémination, fait apparaître de manière presque littérale ce Noli me legere : le texte devient autonome, illisible à son propre auteur, livré à l’inconnu.

Écrire en ligne, c’est accepter que l’œuvre ne nous appartienne plus — qu’elle glisse dans cet « écart » blanchotien où elle se déploie, se déforme, et se poursuit sans nous, - et sans personne. Dans la solitude essentielle qui apprivoise l'Oeuvre au Noir, de jour comme de nuit, soumise à l'immédiateté imparfaite, me trouve l'internaute ou le robot., le tout venant. Homme ou machine, qui vient représente l'avenir de ma litterature dont les fils planetaires connectent ce qui doit l' etre et relient tous les errants du cyberspace.

Comme j'y ai cru à ce grand poème du cyberspace.

Et maintenant je colle à ma propre image, spéculaire, qui progressivement se distancie de moi, face à face à la Beauté dont j'ai rêvé et dont j'ignore si elle existe .

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